La majorité des espaces résidentiels de luxe continue d’être conçue selon des standards masculins établis au siècle dernier. Pourtant, plusieurs grandes enseignes de l’immobilier haut de gamme constatent une évolution nette des attentes exprimées par la clientèle féminine, désormais majoritaire dans certains segments d’achat.
La conception d’intérieurs ne se limite plus à la simple fonctionnalité ; elle s’adapte aux modes de vie et aux priorités spécifiques, souvent ignorées par le passé. Cette mutation soulève de nouveaux enjeux pour les architectes et promoteurs, contraints de repenser leurs pratiques pour répondre à une demande en pleine transformation.
Le genre, un facteur longtemps négligé dans l’architecture et l’immobilier de luxe
Pendant des décennies, l’architecture et le design de luxe sont restés façonnés par une vision masculine, qui impose ses repères jusque dans les moindres recoins des espaces à vivre. Sur le papier, la part des femmes dans le design en France se maintient autour de la parité, mais la réalité est tout autre : leurs signatures restent moins visibles, leur influence souvent marginalisée. Les musées et grandes expositions continuent d’aligner les noms d’hommes, reléguant trop souvent les contributions féminines à la portion congrue.
Dans le design industriel et l’innovation produit, la sous-représentation des femmes est encore frappante. Les grandes figures masculines, comme Jean Prouvé ou Philippe Starck, dominent toujours l’imaginaire collectif, quand les architectes femmes peinent à être reconnues au plus haut niveau. Le prix Pritzker, équivalent du Nobel dans la profession, a rarement honoré des femmes, malgré leur impact réel sur la transformation des espaces.
Regardons de plus près l’usage de ces lieux. Les intérieurs prestigieux, longtemps pensés sans réelle prise en compte des pratiques féminines, perpétuent des logiques excluantes. Le design d’intérieur, historiquement plus accessible aux femmes, a souvent cantonné leur créativité au cercle privé, loin des sphères industrielles ou monumentales. Pourtant, la question du genre dans le design n’est jamais tranchée : certaines professionnelles refusent d’être cataloguées sous une étiquette « féminine » et revendiquent une liberté d’approche, sans stéréotypes ni assignation.
Depuis peu, les lignes bougent. Les musées multiplient les expositions dédiées au travail des femmes designers. On voit émerger des événements comme « Women & Design by Maison&Objet » ou « Parall(elles) : une autre histoire du design » à Montréal, qui s’attachent à rééquilibrer la donne. Mais la route vers une reconnaissance pleine et entière des femmes dans l’architecture et le design de luxe reste encore longue.
Qu’attendent vraiment les femmes d’un aménagement haut de gamme ?
Les attentes exprimées par les clientes féminines en matière de design d’intérieur haut de gamme affichent un niveau d’exigence élevé, centré sur le contrôle et la praticité. Ici, la personnalisation prend toute sa dimension : chaque espace doit réellement correspondre à un mode de vie, loin des clichés sur la féminité réduite à des couleurs pastels ou à une touche décorative. C’est la logique du sur-mesure qui prévaut. Un aménagement réussi combine une circulation évidente, des rangements ergonomiques, et des espaces pensés pour préserver l’intimité quand il le faut.
La sécurité arrive rapidement sur le devant de la scène. Les femmes souhaitent évoluer dans des lieux rassurants, où la lumière, la visibilité et les accès sont pensés à partir de leur propre expérience. Les questions de maîtrise du confort, du thermique à l’acoustique, pèsent autant que le style ou les finitions. Loin de s’arrêter à la simple décoration, la demande s’appuie sur le vécu, l’usager et la flexibilité.
Ce rapport à l’espace s’accompagne aussi d’une revendication : voir le rôle féminin reconnu à tous les stades du projet. Participer activement à la conception, au choix des matériaux, au dialogue avec l’architecte, ce n’est plus une option, mais une attente de fond. Il ne s’agit pas de céder à un modèle unique, mais de refuser les normes imposées. Praticité et raffinement avancent main dans la main, et ce sont désormais les solutions sur mesure, l’intégration des technologies ou les innovations qui viennent refléter ce basculement.
Voici les critères fréquemment mis en avant par les clientes féminines dans l’aménagement haut de gamme :
- Fluidité des usages : circulation intuitive, espaces polyvalents
- Confort sur mesure : ergonomie, gestion de la lumière et du son
- Sécurité et contrôle : accès, protection, adaptabilité
- Reconnaissance du rôle féminin : implication dans le processus créatif
Projets inspirants : quand la perspective féminine transforme les espaces
Le design féminin se raconte aussi par ses pionnières et ses figures de proue. Charlotte Perriand, Eileen Gray, Andrée Putman ou Zaha Hadid ont su imposer leur vision, bousculant les codes d’un univers longtemps fermé. Leur héritage nourrit aujourd’hui une nouvelle génération de créatrices, plus visibles et déterminées à redéfinir l’architecture d’aménagement de l’intérieur.
Les exemples concrets ne manquent pas. À Paris, le collectif Les Résilientes, initié par Eugénie de Larivière, s’associe à Emmaüs Alternatives pour transformer des matériaux récupérés en pièces uniques, alliant création, économie circulaire et gouvernance collective. Charlotte Juillard, distinguée par Wallpaper, développe chez Hava. Paris une démarche où le sur-mesure, la proximité avec l’artisanat et la recherche de fonctionnalité s’entremêlent.
Les expositions participent aussi de cette reconnaissance accrue. Le Vitra Design Museum ou le musée des Beaux-Arts de Montréal, avec des événements comme « Here We Are! Women in Design 1900 Today », rappellent la richesse des contributions féminines. Les festivals et prix spécialisés, à l’image de Women & Design by Maison&Objet sous la direction de Mélanie Leroy, fédèrent une scène où la créativité féminine est pleinement valorisée.
Des projets récents, comme l’aménagement du Petit salon du 19M par Aline Asmar d’Amman, ou les interventions du duo Friedmann & Versace dans des restaurants parisiens, prouvent que la perspective féminine s’impose désormais dans le luxe et l’innovation spatiale. Diversité des démarches, dialogue entre disciplines, souci du réel : chaque réalisation devient le manifeste d’une émancipation assumée.
Comment les professionnels peuvent mieux intégrer les besoins des clientes féminines
Le secteur du design d’intérieur et de l’architecture d’aménagement ne peut plus se permettre d’ignorer les attentes spécifiques des clientes féminines, longtemps restées dans l’ombre. Même si la présence féminine dans le secteur approche aujourd’hui la moitié des effectifs, la prise en compte de leur expérience et de leurs besoins dans les projets les plus ambitieux reste encore trop timide.
Pour répondre à cette exigence, il s’agit d’abord de s’adapter à la singularité de chaque projet. L’écoute active devient la règle : comprendre le mode de vie, observer les usages, analyser les contraintes. Les attentes récurrentes ? Un contrôle renforcé sur l’espace, une recherche d’ergonomie, des exigences en sécurité et en modularité. Le sur-mesure s’impose, bien loin de l’uniformisation ou du simple effet de style.
Vers une démarche collaborative
Quelques pistes concrètes permettent de faire évoluer les pratiques :
- Impliquer les clientes à chaque étape, du recueil des besoins jusqu’à la livraison de l’espace.
- Favoriser la co-conception, où le retour d’expérience des femmes influe directement sur le projet.
- Mettre en valeur la diversité des profils au sein des équipes de conception, histoire de confronter les points de vue et d’en finir avec les stéréotypes liés au genre.
Le programme Women & Design by Maison&Objet, porté par Mélanie Leroy, en offre un exemple parlant : entre prix dédiés, mentorat et réseaux de créatrices, ces initiatives dessinent un nouvel horizon. Elles ouvrent la voie à une représentation plus juste des attentes féminines dans le design de luxe, et préparent le terrain pour des espaces où chaque détail compte, parce qu’il a été pensé pour celles qui les habitent autant que pour ceux qui les conçoivent.
Le luxe de demain ne se contentera plus de briller : il devra faire écho à toutes les voix, à toutes les sensibilités, pour que chaque espace devienne le reflet d’une histoire partagée.


